La pratique du "off" : dilemme éthique

Publié le par Niodayoda

 

Commençons par le commencement : le terme "off".

N'étant pas journaliste, on pourrait penser qu'il s'agit d'un raccourci, comme on en utilise souvent dans toutes les professions, du mot "officieux", dont le wiktionnaire donne la définition suivante :

  • (Vieilli)  Qui est prompt à rendre de bons offices, serviable.
    • Il est très officieux.
    • (Par extension) Mensonge officieux, mensonge pour faire plaisir à quelqu’un, ou pour lui rendre service sans nuire à personne.
  • Non officiel ou semi-officiel, donné à titre de complaisance, à propos de renseignements de source autorisée.
    • Je connais cette nouvelle, non pas d’une manière officielle, mais d’une manière officieuse

 

Si cette interprétation a un sens et correspond parfois à la situation visée lorsque les médias écrivent/disent "en off", l'expression provient plus souvent de l'expression anglaise "off the record" que le dictionnaire Reverso traduit par "officieux, officieusement" mais google traduction par "secret, confidentiel".

 

Personnellement, pour un "outil de travail" journalistique (mea culpa mais je ne vois pas meilleure expression) aussi chargé en terme éthique, il me semble qu'il y a d'ores et déjà un problème.

 

En effet dans la 1ère définition, "off" signifie que la source du journaliste souhaite conserver son anonymat. Il s'agit donc ici de la question primordiale de la protection des sources, peu appréciée du gouvernement actuel et de certaines grosses entreprises de BTP, ce qui constitue en soi un motif suffisant pour en garantir la protection.

 

On pourrait quand même ici s'interroger une seconde sur cette pratique : parfois/souvent nécessaire, doit-elle toutefois être la règle ?

 

La source s'exprimant anonymement ne cherche-t-elle pas à manipuler l'information ? Lorsque la source est nominativement désignée, elle s'exprime généralement es qualité. Le lecteur dispose ainsi de plus d'éléments pour juger de la fiabilité de cette information.

Evidemment, simple lecteur que je suis, je ne doute pas qu'un journaliste digne de ce nom recoupe l'information donnée par une source anonyme avec le plus grand nombre de sources possibles, mais cela ne suffit pas selon moi à trancher définitivement et clairement la question posée plus haut, que seul un Code de déontologie pourrait trancher.

 

Dans la 2e définition, "off" ne signifie absolument pas que la source souhaite conserver son anonymat, mais qu'elle ne souhaite pas que ses propos soient diffusés. La différence entre les deux significations de ce même mot de trois lettres est assez nette !

Cette seconde acception pose elle aussi la question de la manipulation, mais sous une forme différente : la source ici peut chercher à diffuser ses propos de manière plus insidieuse, les journalistes en étant ultérieurement inspirés, mais moins consciemment, et ne les citant pas. Elle peut aussi tout simplement chercher à se détacher des conventions usuellement applicables, en clair, sortir de la langue de bois.

 

Une question nouvelle se pose ici : si parler avec la langue de bois dérange celui qui parle et ceux qui l'écoutent, pourquoi continuer d'en user ?

Et si tous les acteurs trouvent un intérêt à ces discussions libres, informelles, peu importe leur qualificatif, est-il normal qu'aujourd'hui tout propos rapporté en "off" soit diffusé dans les heures qui suivent ?

Est-ce bien déontologique ?

 

Grâce à cette transition d'une finesse sans nom, j'en reviens au Code de déontologie déjà évoqué.

 

38e (sur 179) au classement de la liberté de la presse de Reporters sans Frontières, la France ne dispose pas aujourd'hui d'un Code de déontologie proprement dit. 

Un projet dit "code Frappat" était à l'étude depuis les Etats généraux de la presse écrite de 2009, mais un communiqué du 6 juillet 2011 de la Commission éponyme en a annoncé l'échec.

Cela ne signifie pas pour autant que la presse française soit dépourvue de toute éthique ou déontologie puisqu'existent une charte d'éthique professionnelle du journaliste et la convention collective nationale de travail des journalistes .

 

Dans la charte d'éthique professionnelle, deux points me semblent pouvoir se rapporter à cette question du "off" ; (le journaliste) :

  • "Exerce la plus grande vigilance avant de diffuser des informations d’où qu’elles viennent ;"
  • "Refuse et combat, comme contraire à son éthique professionnelle, toute confusion entre journalisme et communication ;"

Deux points également dans le projet avorté de code Frappat :

  • "2-4 L’origine des informations publiées doit être clairement identifiée afin d’en assurer la traçabilité. Le recours à l’anonymat n’est acceptable que lorsqu’il sert le droit à l’information ; dans ce cas, le journaliste en avertit le public après avoir informé son supérieur hiérarchique de la nature de ses sources."
  • "4-1 Le journaliste garde recul et distance avec toutes les sources d’information et les services de communication, publics ou privés. Il se méfie de toute démarche susceptible d’instaurer entre lui-même et ses sources un rapport de dépendance, de connivence, de séduction ou de gratitude."

La question que je soulevais plus haut de savoir si l'anonymat des sources doit être généralisé ou non trouvait dans le code Frappat une réponse au 2-4, satisfaisante pour les uns, exécrables pour d'autres qui préfèreraient l'anonymat comme principe et l'identification comme l'exception, mais un sens était donné.

 

Quant à la pratique du "off" seconde définition, est-elle "une démarche susceptible d'instaurer entre lui-même et ses sources un rapport de connivence" dont le journaliste doit se méfier ?

Difficile de répondre à cette question puisqu'intrinsèquement, les règles déontologiques sont floues, molles, par opposition aux normes juridiques, réglementaires qu'on qualifie de droit dur.

 

L'équilibre entre le flou naturel de ce type de règles et leur effectivité est malaisé à trouver.

 

Au Québec, le guide de déontologie des journalistes me paraît avoir réussi cet exercice en précisant clairement que "les journalistes ne sont pas tenus de respecter les règles de conversation ("off the record", "background", publication sans attribution) auxquelles ils n'ont pas donné un accord explicite. Ces règles doivent être établies avant la conversation et non après. Les journalistes limitent le plus possible le recours à ces règles de conversation qui peuvent faciliter leur manipulation par les sources".

 

Autre formulation de cette même règle déontologique au niveau européen, au sens large ici, puisqu'il s'agit de l'espace du Conseil de l'Europe, dans la résolution 1003 de 1993 relative à l'éthique du journalisme de son Assemblée :

  • "Dans les rapports nécessaires qu'il leur faut entretenir avec les pouvoirs publics ou les milieux économiques, les journalistes doivent éviter d'en arriver à une connivence de nature à nuire à l'indépendance et l'impartialité de leur profession."

Petite aparté ici destiné à Aliocha et à ses commentateurs qui me feront le plaisir de me lire, dans les 3 derniers paragraphes de la résolution, l'Assemblée du Conseil de l'Europe recommande vivement que la profession s'autocontrôle !

 

Parce qu'il faut savoir conclure (particulièrement quand on écrit la nuit...), je laisse de côté l'épineuse question de la sanction des manquements aux règles déontologiques, pour simplement affirmer la nécessité selon moi d'un Code de déontologie de la profession de journaliste.

La énième "polémique" suite à la révélation d'un "off" de Nicolas Sarkozy est une excellente occasion pour discuter à nouveau de la déontologie des journalistes.

 

Pourquoi le projet de code "Frappat" n'a-t-il pas abouti ?

 

Discutons - notamment - de cette question en commentaires !

 

  

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Edit : Au moment où je m'apprête à puiblier ce billet, je découvre cet excellent article sur Libération que je ne peux que vous conseillez de lire, après avoir lu mon bilelt !

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