L'énergie nucléaire, énergie parfaite ?
Mes (quelques) lecteurs l'auront noté, l'actualité, c'est mon dada, tout comme l'environnement : je ne pouvais donc pas m'empêcher de commettre un billet sur le nucléaire !
J'annonce d'emblée la couleur, je ne présenterais pas ici le même point de vue que ce cher Authueil, avec qui visiblement je ne suis pas souvent d'accord (ce qui ne m'empêche pas d'apprécier la lecture de ces billets).
Il y a donc eu au Japon ce 11 mars un séisme d'une magnitude de 8,9 sur l'échelle de Richter, qui a entraîné selon les derniers bilans la mort de plus de 10 000 personnes.
Quelques chiffres montrant l'importance de ce séisme :
- Il aurait déplacé l'île de 2,4 mètres et altéré l'axe de rotation de la Terre de 10 cm environ
- L'énergie libérée par ce séisme correspond à celle que libérerait l'explosion de 336 millions de tonnes de TNT
Suite à ce séisme, un tsunami a ravagé l'île et endommagé plusieurs centrales nucléaires.
Pour ceux qui n'auraient pas suivi le lien sur le mot tsunami à la phrase précédente, une des principales causes d'apparition d'un tsunami est un séisme en mer. Je ne m'étendrais pas plus sur le sujet, mais je voulais rappeler à ceux qui ont dit ces derniers jours qu'il était impossible de prévoir la succession d'un séisme et d'un tsunami de cette ampleur que les deux ne sont pas sans lien et que le Japon ne se trouve pas dans la zone géologique la plus stable de la planète (séisme, tsunami ou éruption volcanique sont assez connues au pays du Soleil levant...)
Fin de la digression, et de l'introduction, entrons donc dans le vif du sujet.
Associations anti-nucléaires et responsables politiques de partis écologiques ont saisi "l'occasion" offerte par ces évènements pour réclamer un débat sur le nucléaire en France, ou pour les plus extrêmistes pressés d'entre eux, un référendum sur la sortie du nucléaire.
Sans aller aussi vite en besogne que ces derniers, je ne serais personnellement pas opposé à un débat sur le nucléaire, qui pourrait éventuellement être un prélude à un référendum.
Mais un simple débat sur le nucléaire semble impossible en France !!
L'engagement pris par le Général de Gaulle pour cette énergie dans les années 60 semble être le seul héritage que le président Sarkozy ne souhaite remettre en cause...Il a d'ailleurs déclaré aujourd'hui qu'il n'était "évidemment pas question de sortir du nucléaire" pour la France !!
Je ne prétendrais certainement pas exprimer une opinion divergente à celle de notre Président, mais j'aimerais exposer ici quelques éléments de discussion sur l'intérêt réel du nucléaire.
Le nucléaire est rentable
L'un des arguments de poids que l'on retrouve le plus souvent chez les défenseurs de l'énergie nucléaire, c'est son faible coût de production.
Je n'ai assurément pas toutes les clés en mains, mais je m'interroge sur ce point pour plusieurs raisons.
Les coûts afférents au transport, au traitement et à la gestion des déchets sont-ils bien pris en compte dans le prix de l'électricité d'origine nucléaire ? Une question écrite a été posée par le député François Grosdidier le 26 octobre dernier au Ministre de l'écologie, auquel le nouveau ministre de l'Industrie et de l'énergie à répondu le 22 février : cette réponse me semble comme souvent taper à côté...
Le fameux EPR que nous éprouvons des difficultés à vendre, ou réacteur pressurisé européen en français (Evolutionary Power Reactor en VO), ne semble pas particulièrement économique. En effet, à l'heure actuelle, pas un seul projet d'EPR n'a abouti.
Le premier, celui de Olkiluoto 3, a déjà pris 4 ans de retard et entraîné un surcoût de 3 milliards d'euros.
Le second, et premier en France, celui de Flamanville 3, en est aujourd'hui à 2 ans de retard et un surcoût d'environ 2 milliards d'euros.
Je compte donc pour 2 projets d'EPR quelques 5 milliards d'euros de coûts non prévus. Si le directeur financier d'EDF affirme qu'il est normal qu'une "tête de série" coûte plus cher, j'ai l'étrange sentiment que ces déclarations sont surtout destinées à rassurer les actionnaires, ou alors le budget prévisionnel avait été fait par un stagiaire...
Ces 5 milliards de perdus, n'auraient-ils pas été (plus) utiles s'ils avaient été dépensés dans la recherche sur les énergies renouvelables ? On prétend ignorer l'amélioration des rendements de ces dernières, faire comme si celles-ci étaient destinées à être toujours moins compétitives que le nucléaire mais sur quels faits se base-t-on ?
Pourtant pour prendre un seul exemple d'énergie renouvelable, on sait que la biomasse est compétitive dès que le baril de brut coûte 50 $ (Pour info, aujourd'hui il est à 72,48 $).
Un autre extrait intéressant de ce rapport de l'ADEME : "Cette évolution (de la rentabilité du photovoltaïque) pourrait cependant être fortement accélérée par un effort accru de R&D, portant sur les couches minces et sur les matériaux polymères, et de développement du marché"
Dans le débat qui n'aura pas lieu, on aurait notamment pu se poser ce genre de questions sur la répartiton des moyens alloués aux différentes composantes du "mix énergétique".
En France, c'est pas pareil qu'ailleurs !
Souvenirs souvenirs ! Déjà, en 1986 après Tchernobyl, le nuage radioactif n'avait pas atteint la France. Le Pr Pellerin, qui dirigeait le Service central de protection contre les rayons ionisants (rattaché au ministère de la Santé) était venu à la télévision mentir rassurer les français.
Morceaux choisis :
"On a fait tellement de catastrophisme sur le plan du nucléaire qu'on risque de déclencher des paniques"
« les prises préventives d’iode ne sont ni justifiées, ni opportunes, (…) et qu’il faudrait imaginer des élévations dix mille ou cent mille fois plus importantes pour que commencent à se poser des problèmes significatifs d’hygiène publique»
"ça ne menace personne actuellement, sauf peut-être dans le voisinage immédiat de l'usine, et encore c'est surtout dans l'usine que je pense que les russes ont admis qu'il y avait des personnes lésées" (de 1'20'' à 1'35'')
Après cette petite plongée dans les archives télévisuelles (ce n'est pas si vieux que ça, c'est seulement le 25e anniversaire) qui visait à relativiser les propos entendus depuis 2 jours du genre "Ces écolos toujours à vouloir faire peur avec rien" ou encore "On serait au Néolithique, ils demanderaient sans aucun doute l'interdiction du feu. Trop dangereux (ça brule), polluant" (spéciale dédicace à Authueil
). Comme le dit le dicton, "chat échaudé craint l'eau froide". Surtout que non seulement on nous a pris pour des ânes en direct à la télévision, mais en plus on a gentiment demandé à certaines personnes informées de ne pas l'ouvrir...
La réputation des ingénieurs des Mines et des écoles qui les forment (Polytechnique, Centrale, les Mines, ...) étant mondialement reconnue et absolument pas usurpée, chez nous c'est absolument sûr, il n'y a aucun risque et nous pouvons dormir sur nos 2 oreilles.
D'ailleurs Nicolas Sarkozy l'a encore dit aujourd'hui, si nous ne vendons pas d'EPR c'est parce qu'il est plus cher que les autres et s'il est plus cher c'est parce qu'il est plus sûr.
Aucun risque avec l'EPR ? Pas si sûr
Bon en même temps pour l'instant il n'y a pas trop de risques avec l'EPR puisqu'on a du mal à les construire mais pour les autres centrales nucléaires tout va bien ? Il n'y a jamais d'incidents ? Ah si, quelques uns chaque année...Combien ? 817 incidents de niveau 0 en 2006 et 842 en 2007.
Attention, je n'ai pas dit que l'on nous cachait des Tchernobyl chaque année. Ce sont des incidents et pas des accidents, et d'ailleurs l'information peut se trouver, elle n'est pas inaccessible. Elle est bien accessible mais est-elle très connue ? Est-ce normal d'avoir autant d'incidents ? On se compare souvent à l'Allemagne sur plusieurs sujets ces derniers temps, qu'en est-il sur ce sujet ?
Ces questions pourraient se poser lors du-débat-sur-le-nucléaire-qui-n'aura-pas-lieu, et l'on aurait peut-être pu obtenir des réponses argumentées et convaincantes.
En filigrane de ce billet se pose les questions suivantes :
Pourquoi est-il (quasiment) impossible en France de débattre du nucléaire, et en tout cas "évidemment pas question de sortir du nucléaire" ?
Pourquoi le développement des énergies renouvelables que le Grenelle de l'environnement devait assurer est-il en panne aujourd'hui ?
En 2007, au moment des négociations sur le "paquet énergie" éuropéen, la France renâclait à l'introduction d'un objectif contraignant de production d'électricité à partir d'énergies renouvelables, objectif qu'elle n'a accepté qu'à condition qu'il vise les énergies "faiblement emettrices de carbone" et donc le nucléaire. François Loos, ministre de l'industrie à l'époque, avait déclaré que l'objectif étant la réduction du CO2, "La façon dont cet objectif est décliné par les Etats membres dépend du mix énergétique de chacun"...
Le mix énergétique en France, c'est 80% de nucléaire ! Tu parles d'un mix !
Sans verser dans la paranoïa, un article de Slate.fr montre les liens étroits unissant les acteurs du nucléaire avec les hommes politiques en France depuis notre démocratique engagement dans cette énergie. Est-ce la seule explication possible ?
La position française, et de quelques autres pays accros au nucléaire civil comme par exemple la Finlande, risque d'être difficile à tenir au niveau européen ces prochains jours.
L'Autriche notamment, qui a fait le choix en 1978 d'inscrire dans sa Constiitution l'abandon de l'énergie nucléaire (pas de refuser l'énergie nucléaire française non plus, faut pas exagérer ! mais elle en importe qu'en cas de pics de consommation), ne va sûrement pas rater cette occasion. Le ministre autrichien a d'ailleurs demandé hier au Conseil européen sur l'environnement l'organisation de tests de résistances des centrales nucléaires européennes...
A suivre donc !